Mouloud Mammeri

 

Chaque fois que des relents de révolte embaument l'air, que des cris pour la liberté s'élèvent, ce nom revient inéxorablement: Mouloud MAMMERI. Le printemps berbère 1980, maintenant le printemps arabe et ce poème retrouvé et publié par le quotidien El-Watan est un témoignage pour ce grand homme de culture, ce grand écrivain qui a senti venir la guerre qui allait libérer l'algérie. Il avait à sa manière exprimé sa douleur qui était et demeure encore après tant d'années aussi celle de son peuple. ( Adieu mon pays,  d'Enrico Macias en bas de page )

Extrait : un poème méconnu de Mouloud Mammeri                                       

 

<< (...)L’étagement blanc de ces maisons à terrasse

qui se nourrissent de chaleur et d’embruns sur le

flanc de cette colline abrute, c’est la Casbah.
Plus loin, la ville neuve
Dresse contre le ciel
L’orgue de ses gratte-ciel.
Etranger, tu es ici
Devant la plus blanche des villes,
Alger la Blanche…
Mais

Que la poésie de ce nom ne te séduise pas :
Dans la blancheur de cette ville,
En vérité,
Les hommes vivent dans la prose
Et meurent dans le drame.
Regardez cette porte :
Elle est close.

C’est par là même que les heures, les heurts, que les malheurs vont entrer.
Derrière les battants de cette porte close
Les acteurs attendent que sonne l’heure
Et le destin est tapi
Parce que

Quand trop de sécheresse brûle les cœurs,
Quand la faim tord trop d’entrailles,
Quand on rentre trop de larmes,
Quand on bâillonne trop de rêves
Ils sirotent des anisettes blanches,
C’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher :
A la fin, il suffit du bout de bois d’un esclave pour faire
Dans le ciel de Dieu
Et dans le cœur des hommes
Le plus énorme incendie.
Ecoutez

(…)                                                                                                                                  

La guerre où il y a des héros et pas de morts.
Aux bars de cette ville qu’ils appellent la Blanche,
La ville aux îles blanches,
Ils se rendent chaque soir aux rendez-vous que
 depuis des années ils se donnent,
 Ils sirotent des anisettes banches,
 Ils picorent les mêmes kémias
 Au zinc des mêmes bistrots,
 Les garçons taquinent les filles,
 Les filles aguichent les garçons,
 Et ils rient
 Comme on rit dans la paix
 Parce qu’ils savent que demain la même procession des gestes pacifiques
 Va recommencer
 Et qu’ils ont de nouveau rendez-vous avec le soleil
 Le ciel bleu
 La mer mauve
 Et les rues de la plus blanche des villes…
 Et pourtant…
 Pourtant il suffit de rien,
 De quelques enjambées de promeneur distrait
 Pour changer de monde.
 Parce qu’à quelques enjambées d’autres hommes
 Nés sous le même soleil bleu
 Et depuis plus longtemps encore,
 Depuis si longtemps qu’ils ne s’en souviennent plus,
 D’autres hommes
 Dès le crépusule du matin ahanent
 A rouler vers les crêtes
 Le rocher dont ils savent
 Qu’au crépuscule du soir
Il dévalera vers la plaine.
Ils dévident les jours
Et n’attendent rien des aubes.
Ils tournent dans un quartier dont toutes les rues sont des impasses
Ils en prennent quelques unes
Pour faire semblant d’aller quelque part,
Vous savez ce que c’est :
Un homme c’est quelqu’un qui va quelque part.
Quand un homme a l’impression qu’il va nulle part
Il meurt…
Ou il tue.
Il y a longtemps que les hommes de cette étrange cité
Savent qu’ils ne vont nulle part.
Ils tournent en rond, lesyeux fichés à terre,
Parce qu’ils ont peur de regarder le soleil
Et d’être éblouis.
Ils butent au fond des mêmes impasses

Et reviennent sur leurs pas ;
Ils croisent leurs courses vaines
Aux mêmes carrefous menteurs d’où repartent leurs voies sans issue.
Même les mots dont ils se servent sont frelatés :
Leur ville du temps qu’elle était à eux,
Ils l’appelaient la Bien Gardée !
Ô dérision !
Leurs îles Bien Gardées sont devenues le boulevard de toutes les convoitises

Accourrues d’horizons qu’ils ne soupçonnaient même pas
Et dans leur cité devenue étrangère
Ils errent comme des étrangers.
Il y a plus d’un siècle que cela dure
Et que la cité vit absurdement,
Une moitié braquée contre l’autre moitié d’elle-même.
Cela ne peut plus durer.
Le bonheur dopé des uns
Ne se satisfait pas d’être inquiet ;
Les heureux de cette ville blanche
Trouvent un goût de cendres à leurs joies
Et voudraient que l’autre
Ou bien cesse de regarder
Ou bien cesse d’être là.
Mais les autres savent très tôt, trop tôt
Que le paradis interdit commence au Square Bresson,
Qu’une incursion rue d’Isly est un raid en pays ennemi,
Qu’ils sont voués à fourrer leur misère dans le grouillement de toutes les misères de la Casbah.
Ils ont dans les intervalles de lucidité
Ou de désespoir
Des élans fous
Une folle volonté de tuer,
De mourir

Et de tout leur cœur, de tout leur sang, ils veulent
Que l’autre cesse de ne pas voir
Ou bien qu’il cesse d’exister…
La promenade du soir des jeunes loups s’amollit du côté de chez Soubiran,
Au Tantonville, elle se brise et rebrousse chemin d’elle-même :
Elle a buté sur le rideau
Les errances des jeunes chacals affamés
S’arrêtent au même invisible rempart.
Sous la poussée des uns
Et la poussée des autres
Le rideau devait craquer.
Il a craqué
Et sur l’asphalte des mêmes rues
Jeunes chacals et jeunes loups
Ne viennent plus que la nuit, pour de mauvais coups
Ou le jour par bravade.

Aussi
Que ce paravent,
Le frêle paravent de cette porte cède
Et…                                                                                                        

 

Commentaires (1)

1. samia 02/05/2011

Magnifique poème de Da L'Mouloud, il avait ce pays dans les tripes et son peuple dans son coeur mais ....Mais des années plus tard, les charognes planquées dans l'ombre ont mis fin à sa vie . Voilà comment finissent les héros , assassinés pour que survivent les lâches et les traîtres de notre belle Algérie. Mais, l'histoire est en marche, la peur va changer de camp.

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