PAPA

 

 

Mon vieux 

 

De passage à Marseille, nous nous sommes rendus avec mon frère, sa femme et son fils au petit port de l’estaque. Mon père aimait cet endroit et moi petit enfant Kabyle j’essayais d’imaginer ce petit coin dont il me parlait souvent et ou il aimait pêcher en dehors de ses heures de travail.

Le paysan qu’il était devenu après être rentré au pays était un homme attachant qui prenait soin de sa terre, de ses enfants et donnait beaucoup de valeur à ce qui l’entourait. Affectueux, tendre et fragile, il finissait par me faire aimer des lieux et des personnes que je n’avais jamais vus. Très adroit de ses mains je le regardais souvent à l’œuvre, taillant un manche pour sa pioche, tressant une corbeille avec des roseaux ou fabriquant une corde à sa manière tout en me racontant les souvenirs des moments que ma mère, mes frères et moi n’avions pas partagé avec lui. Il était loin, exilé, parti trouver ailleurs ce que nous n’avions pas chez nous, le travail et l’argent pour nous élever.

Une, deux, trois femmes légitimes qu’il a épousées en Kabylie alors qu’il était encore émigré :

La première ne donna pas d’enfants. Ils naissaient en vie mais mourraient quel que minutes après l’accouchement. Alors qu’il était absent mon grand père estimant que cette femme qui ne lui donnait pas d’héritier devait partir. Il avait su que mon père faisait des démarches pour la prendre avec lui en France car un médecin lui avait promis que si un enfant naissait vivant il lui sauverait. Mon grand père la chassa son prendre l’avis de son fils. L’amour qui les avait liés ne s’éteignit jamais et cette femme qui s’est remariée à plusieurs reprises n’a jamais eu d’enfants et elle. Elle nous rendait visite à chaque occasion et s’est liée d’amitié et d’affection avec ma mère qui connaissait bien sûr toute l’histoire.

La deuxième ne resta avec lui que quelques mois. Elle décède chez ses parents alors qu’elle était allée leur rendre visite.

Ma mère a été la troisième et dernière femme de mon père. Elle le combla et en fit plus, puisqu’elle lui donna six garçons et quatre filles dont je suis l’ainé.

Il revint donc en Kabylie après avoir obtenu une maigre pension d’invalidité suite à un accident de travail pour s’occuper tant bien que mal de cette merveilleuse famille, une famille pauvre mais très heureuse. Le bonheur était dans l’amour, le combat et le partage de tout. Certains jours le repas de chacun n’était qu’un morceau de galette qu’on trempait dans de l’huile d’olive. Mais mon père devenu cultivateur arrivait à rapporter des produits sains de nos terres de montagne. Le lait, le petit lait et le beurre ne manquaient pas. Nous avions une belle vache sans cornes, blanche à taches noires, que mon père avait achetée et que nous avions adoptée. Je me rappelle le profond chagrin de ma mère et les larmes qu’elle a versé quand nous l’avions vendu pour la remplacer, car devenue vieille, par une plus jeune. « Elle m’a aidé à élever mes enfants » répétait ma mère en sanglottant.

Je l’accompagnais aux champs, je l’aidais dans certains travaux et nous posions ensemble des pièges pour grives, étourneaux et perdrix.

Son décès à l’âge de cinquante neuf ans fût un drame. Il partit tôt laissant ses enfants jeunes et démunis. Nedjma la plus petite de tous n’avait qu’une année et demie.

Je parlerais ainsi de lui et remplirais des pages et des pages mais …

 

Aujourd’hui quand dans ma vie, dans mon travail, dans mon foyer, je me trouve en difficulté, il vient me voir dans mes rêves. Des rêves d’une acuité et d’une clarté incroyables à tel point qu’à mon réveil je trouve du mal à admettre son absence. Je suis maintenant un vieil enfant qui vous parlera un jour de sa maman qui vit sa trente troisième années sans son mari, de son combat et de ses sacrifices.

Mon vieux me manque et me manquera toujours terriblement..    


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Gralon
Commentaires (2)

1. BRANCHU 17/04/2011

bonjour
tu devrais écrire un livre de tes souvenirs..Montrer au monde que la vrai richesse est celle du coeur
très émouvant de lire ce texte..raconte ta maman
amitiés

2. kayle Alger 03/04/2011

Très joli texte que tu nous offres là ! Plein de tendresse pour ton défunt père, ta famille et pour cette terre de Kabylie, berceau des hommes libres. Native d'Alger, je n'ai pas eu l'heur de bien la connaitre , mais mes parents qui y sont nés me relataient souvent leurs souvenirs qui ressemblent beaucoup à ceux que tu viens d'évoquer...Un mélange de misère matérielle et un bonheur immense de se retrouver TOUS dans une grande maison ou tout est solidarité et partage. Bravo mon ami , j'espère que tu partageras d'autres souvenirs avec nous...Thanemirth, à bientôt.

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