On finit par perdre la tête

Des moments de vide, de solitude, de lassitude et souvent même de profonde angoisse, Kamal en traverse de plus en plus fréquemment. Des souvenirs noirâtres et douloureux remontent alors en surface. Ils tournent, se retournent et bourdonnent dans sa tête. Une véritable souffrance, une obsession, un voyage dans les abîmes !

 

Les journées caniculaires d’été sont impitoyables pour Kamal comme pour tous ses amis du village. Désœuvrés, sans ressources, ils arpentent à longueur de journée l'unique route qui traverse le village. Quand le soleil devient insupportable, ils se réfugient à l'ombre d'un vieux chêne, assis sur de grosses pierres de fortune ramenées du mur de clôture voisin. Leurs pantalons déjà très usagés ne parviennent plus à résister à la rugosité de leurs sièges si bien que la peau   de leurs derrières est visible par endroit. Ils sont le plus souvent silencieux. Ils se connaissent en profondeur pour avoir grandi ensemble dans ce coin perdu et n'ont plus rien à se raconter, si ce n'est de se quereller, vaincus par la mauvaise humeur qui les gagne fréquemment. Mais n'ayant pas le choix ils parviennent tant bien que mal à se supporter. Certains finissent par céder et sombrent dans la démence.
 

La nuit, ils restent dehors jusqu'au petit matin et savourent enfin quelques moments de fraîcheur.

 

Cette sérénité si précieuse, se trouve rompue depuis quelques jours. De l'une des modestes maisons de pierres  leur parviennent de lugubres hurlements qui les ramènent à leur triste réalité. Même si le cri est sauvage et bestial, la voix leur est familière. C'est Hamid, un des leurs, qui gémit, se lamente et extériorise sa douleur profonde. Ils la ressentent tout aussi violemment, elle est également la leur. Il n'a plus sa raison.

 Il y a quelques jours Hamid avait disparu et il a fallu que tout le monde se mette a sa recherche pour le retrouver. Depuis, il reste enfermé dans cet état presque sauvage faisant subir à sa pauvre mère, une vieille femme délaissée depuis longtemps par son mari, un véritable supplice.


Dans ses rares apparitions, il se tient devant la mosquée, debout, raide en plein soleil, les yeux exorbitants. Il suivait de ce regard avide et effrayant la silhouette de chaque jeune fille qui passait devant lui. « Il faut le marier » disent certains. «Vous voyez bien de quoi il est atteint ! ».

Youcef, un autre jeune du village, est prit depuis quelques jours de fortes nausées, de vomissement et il semble ne plus avoir toutes ses facultés mentales également. On indique à ses parents une femme d'un village voisin qui pratique l'exorcisme, ils l'y emmènent. Ils n'ont en tout cas pas d'autres choix. La spécialiste en question leur demande de revenir avec une dizaines d'oeufs. Le père s'empresse, il se rend chez l'épicier le plus proche et ils reviennent chez la guérisseuse. L'un après l'autre, après les avoir fait tourner au dessus de la tête de youcef, elle les casse. Au grand étonnement de ses visiteurs, l'oeuf est tout noir à l'intérieur. Il est plein de suie et de poils noirâtres. Incroyable, elle n'a nullement l'air de les duper, ils ont eux mêmes acheté les oeufs.  Au fil de son rituel l'intérieur de l'oeuf devient de plus en plus clair, puis ce n'est qu'un oeuf brouillé et, miracle l'avant dernier est presque saint. Le dernier est pur.

" on l' a ensorcelé", leur dit-elle ". Il a mangé une mixture destinée à le rendre amoureux fou pour lui faire épouser une autre femme de votre entourage".

Youcef à l'air d'aller mieux. Perplexes mais soulagés, parents et enfant reviennent au village raconter et vanter les mérites de l'étrange femme.

  Depuis quelques jours Hamid a retrouvé un peu de calme. On se solidarise au village et on le Marie. C'est peut être la solution et celà mettra fin à toute son agitation, c'est du moins ce que tout le monfe pense. Razika est la jeune fille qui a accepté de l'épouser. Elle est tout aussi perturbée et instable et n' a de ce faite jamais eu de prétendant. D'une pierre deux coups et tout le monde trouvera son compte.

Après la cérémonie, la nuit de noces, la jeune femme bien préparée par les vieilles femmes de sa famille, des femmes possédant certains secrets, certaines recettes miracle, attends son mari dans la chambre nuptiale.

A la surprise générale, rien ne se déroule comme prévu. Il ne se passe pas plus d'un quart d'heure depuis que Hamid est rentré qu'on entend hurler la jeune fille. Des claquements de portes et tout le monde se précipite dans l'obscurité pour voir ce qui se passe. Hamid se tient hagard devant la chambrée dont la porte est restée grande ouverte. La mariée s'est enfui.

On ramène des torches et on la cherche partout. Volatilisée, on fouille partout, très longtemps avant de la trouver enfin. Apeurée, traumatisée, toute temblante et en pleurs. On la découvre entre les branches du grand arbre du quartier. Elle a grimpé et s'est réfugiée là pour échapper à, on ne sait quel supplice.

On tente vainement de la ramener vers sa nouvelle demeure mais rien n'y fait. A t-on finalement trouvé le remède ou bien n'a t-on fait qu'agraver les souffrances ?

Au petit matin, dans le chagrin et la déception, les voisins rentrent méditer en solitaires chacun de son côté et le village replonge dans un triste et profond silence.

Date de dernière mise à jour : 06/10/2018

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